Pourquoi nous avons tant aimé les Monster High

Il y a quinze ans, lors d’une sortie hivernale dans une zone commerciale, ma vie d’enfant a changé. Je me rappelle du magasin de jouets, de ses lumières artificielles, et des boîtes que notre mère nous a tendues en sortant. Les poupées s’appelaient Draculaura et Lagoona, elles ne ressemblaient pas aux Barbies que j’avais déjà, ni aux Pullips dont je rêvais. En fait, elles ne ressemblaient à aucune autre poupée. Contrairement aux autres, Draculaura et Lagoona étaient monstrueuses : elles avaient des dents de vampire, des branchies, la peau rose ou bleue. Pourtant, je me rappelle distinctement de ce que j’ai ressenti en les observant et en les déballant : de l’émerveillement. 

En 2010, le fabricant Mattel décide de lancer la marque Monster High. Les ventes de sa célèbre Barbie déclinent, et les parents se préoccupent des messages que transmet la poupée : manque de diversité, recherche de la perfection absolue. Pour les enfants, et plus particulièrement les jeunes filles, les fabricants de poupées vont devoir faire autrement. Monster High est une réponse à ces questionnements. Mattel s’adresse aux « tweens », jeunes filles de six à douze ans — mais également à d’autres publics, tel.le.s que les jeunes adultes geeks, ou les collectionneur.euse.s de poupées. 

Monster High raconte l’histoire des héritiers et héritières des monstres et créatures qui peuplent notre imaginaire, et leur donne des traits contemporains. Ces adolescent.e.s — parfois âgé.e.s de 1600 ans — vont au lycée — appelé Monster High —, sont passionné.e.s de mode et de shopping, échangent les derniers potins, ont leurs premières histoires d’amitié et d’amour, tout en faisant face aux éventuelles contraintes qu’apporte leur nature monstrueuse. Draculaura, fille de Dracula, choisit le véganisme car le sang l’effraie. Cleo de Nile, fille de la momie, ne peut retirer ses bandages magiques, car ces derniers préservent son corps momifiés et la maintiennent « en vie ». L’approche de Monster High est donc postmoderne : elle repose sur les caractères uniques et divers de chaque individu, qui apporte ses propres caractéristiques à l’ensemble. Le but est simple : relancer les ventes de Mattel grâce à un storytelling travaillé.

Ce storytelling est en partie dû à Garret Sander. Employé à Mattel de 2004 à 2018, c’est à lui que la franchise doit le design des boîtes, mais aussi et surtout l’invention des personnages principaux : Frankie Stein (fille de Frankenstein), Draculaura (fille de Dracula), Clawdeen Wolf (fille du loup-garou), Lagoona Blue (fille du monstre marin), Cleo de Nile (fille de la momie), Deuce Gorgon (fils de Méduse), Ghoulia Yelps (fille du zombie) — et bien d’autres encore, qui auront l’occasion d’être cité.e.s par la suite. L’édition limitée de la poupée Frankie Stein, destinée au Comic Con de San Diego, lui rend hommage : 

Le scientifique fou responsable de la création de Monster High est mieux connu sous le nom de Garrett Sander pour celleux qui travaillent au laboratoire. […] Garrett dit ‘cela a toujours été mon rêve de créer une ligne de jouets et je ne pourrais pas être plus fier de ce qui est sorti du laboratoire. Mais cela n’aurait pas été possible sans l’aide de toutes les créatures monstrueusement talentueuses de Mattel qui ont vraiment mis l’étincelle de vie dans Monster High.' 

Grâce à des créateur.ice.s talentueux.ses, à l’image de Garrett Sander, ou de stratégies telles que le storytelling employé par Mattel, Monster High a su se faire une place de taille dans le marché des poupées. Lors de son pic d’activité, la marque devient la deuxième franchise mondiale, avec des millions de ventes. Dans les magasins de jouets, les employé.e.s peinent à garder les rayons remplis tant les poupées ont du succès. 

Je suis persuadée que certain.e.s d’entre vous ont eu des poupées Monster High. Vous avez peut-être même été passionné.e.s par cet univers, il se peut que vous gardiez un amour pour cette marque qui sortait de l’ordinaire. Quinze ans plus tard, la franchise s’est modifiée et a évolué de manières dont nous discuterons, mais elle a maintenu sa place sur le marché international. Monster High reste une marque importante, très appréciée des enfants, mais également des jeunes adultes qui ont grandi avec elle. Et son succès ne peut être dû qu’au fait que ce soit la nouvelle marque de Mattel. Il doit y avoir d’autres explications, aussi monstrueuses et mystérieuses que les origines des personnages qui ont animé notre enfance. 

Alors, qu’est-ce qui a fait que nous avons tant aimé les Monster High ? 


Premièrement, le lore. Ou, autrement dit, l’univers, le storytelling, qui a été créé pour les poupées.

La plupart des articles académiques que j’ai consultés pour écrire cet article — car, en effet, il existe des articles et mémoires sur Monster High — insistent sur le phénomène du storytelling transmedia, sur lequel je vais m’attarder dans cette partie. Comme son nom l’indique, cette manière de raconter l’histoire des poupées s’effectue sur plusieurs medias différents. Cette stratégie commerciale a déjà été utilisée lorsque Monster High est lancée, mais il faut tout de même souligner que Mattel la popularise en l’utilisant pour cette nouvelle franchise. 

Certain.e.s d’entre vous se rappellent peut-être de toutes les ressources disponibles pour les amateurs et amatrices de Monster High lors de l’âge d’or de la marque, entre 2010 et 2015. Sur le site www.monsterhigh.com maintenant disparu, les internautes ont de nombreuses possibilités : lire des articles et journaux portant sur leurs personnages préférés, jouer à des jeux qui mettent en scène leurs personnages préférés, créer une wish-list de leurs poupées préférées, regarder le dessin animé qui présente leurs personnages préférés… Tout est fait pour que les protagonistes de Monster High soient accessibles et représenté.e.s sur de nombreux medias. 
 
 Pourtant, l’activité ne s’arrête pas au site. Mattel crée également des produits dérivés, tels que des kits d’hobby créatifs pour réaliser des bijoux ou des bandeaux, des cosmétiques, des costumes pour Halloween, des vêtements, des accessoires, ou des objets électroniques. Il y a également les films Monster High — ce que je préfère, à titre personnel — à l’image de Boo York, Scaris : City of Frights, Why do ghouls fall in love, ou encore 13 Wishes, qui permettent à Mattel de lancer des nouvelles gammes de poupées, qui portent les tenues affichées dans les films. Enfin, il me semble important de mentionner les livres de Lisi Harrison, publiés de 2010 à 2012, qui mettent également en scène les personnages principaux de la franchise. D’autres séries de livres ont été rédigées par Gitty Daneshvari et Nessa Monstrata.

Comme le souligne Karen Wohlwend, la stratégie transmedia, qui repose sur la répétition des utilisations des différents supports — les produits sont manipulés, lus, utilisés, de manière fréquente — permet à chaque fois de réinventer la signification du jouet initial. En jouant aux jeux en ligne Monster High, en lisant les livres Monster High, en regardant les films Monster High, nous n’avons cessé de réinventer les histoires et la portée symbolique de nos poupées. Dans l’ensemble, Mattel crée donc un véritable univers, dont vous vous rappelez peut-être, et qui a probablement participé aux souvenirs que nous gardons de la franchise : Monster High peut se consommer sur tous les supports. 

Ensuite, et cela me semble encore plus important, le succès de la franchise est dû à la qualité des histoires des différents personnages. En créant les protagonistes, l’équipe de Monster High ne se contente pas de les associer avec un parent monstrueux. Elle leur donne également des traits de caractère développés, creusés, et une histoire parfois longue et tragique. 

Frankie Stein, le personnage principal de la franchise, fille de Frankenstein, est également notre 
« self insert », celle qui nous permet de découvrir Monster High à travers ses yeux. Tout juste sortie du laboratoire de son père, Frankie a à peine quinze jours et découvre encore la vie, malgré les informations qui ont été implantées dans son cerveau. Enjouée, dynamique, toujours prête à aider, Frankie est également maladroite, et ne cesse d’éparpiller ses membres — d’emprunt — qui se détachent de son corps. Draculaura, probablement la plus connue de l’univers Monster High, était une humaine avant d’être transformée en vampire par son père Dracula. Coquette et douce, Draculaura est dégoûtée par le sang et la viande qui lui causent des malaises. Sa meilleure amie, Clawdeen Wolf, fille du loup-garou, passionnée par la mode, est aussi loyale qu’intimidante, et ne recule devant rien pour défendre ses ami.e.s. Lagoona, fille du monstre marin, est originaire d’Australie et effectue un échange à Monster High. Capitaine de l’équipe de natation, elle ne peut passer trop de temps hors de l’eau car sa peau s’assèche très rapidement. Lagoona est la première amie de Frankie et lui donne de nombreux conseils pour s’intégrer au lycée, car elle a connu les mêmes difficultés qu’elle en arrivant. Cleo de Nile, fille de la momie, est la « queen bee » du groupe. Lycéenne populaire par excellence, Cleo a tiré de ses origines royales l’habitude d’être servie, mais cache une vraie sensibilité derrière sa façade altière. Sa principale amie, Ghoulia Yelps, est la fille du zombie et ne s’exprime qu’en langue zombie, mais est parfaitement comprise par son entourage : malgré sa lenteur physique, elle est très vive, et, ironiquement ou non, est le véritable cerveau du groupe.

Tous ces personnages ont donc un caractère soigneusement conçu par l’équipe de Monster High, mais aussi un passé développé. Dans la grande majorité des boîtes de poupées sont inclus des journaux intimes, qui permettent d’apprendre des informations basiques — style vestimentaire, animal de compagnie, activité préférée, couleur préférée — mais aussi de consulter une partie des entrées écrites par le personnage. En général, ces quelques pages donnent une véritable voix à la poupée. Les histoires sont plus ou moins développées, selon l’âge et le passé du personnage présenté. Le journal de Cleo, par exemple, est particulièrement tragique — et je recommande d’ailleurs sa lecture. Il raconte la fuite de sa famille, contrainte à abandonner le trône égyptien à cause d’une révolte, puis sa momification. Cleo passe des milliers d’années enfermée dans le noir, sans savoir ce qu’il est advenu de sa mère qui n’a pas pu s’enfuir à temps. L’histoire de Draculaura est tout aussi intense. Pour la sortie de sa poupée collector, l’équipe de Monster High brise le troisième mur et s’adresse directement aux fans en s’insérant dans l’univers habité par les personnages :

[…] Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas au sujet de Draculaura, surtout quant à ses jeunes années. Ce que nous savons est qu’elle a gardé des traces de sa vie et de sa mort sous la forme de journaux, avant même qu’elle soit transformée en vampire. Les journaux ont été écrits en latin, la langue de son enfance. Quand nous avons contacté Draculaura pour obtenir son avis sur le projet, nous avons demandé si nous pouvions traduire et imprimer une partie des pages les plus anciennes. La réponse de Draculaura a été de quitter immédiatement la pièce, en pleurs. […] 

En donnant une telle profondeur à ses personnages, qui cachent de véritables blessures derrières leurs façades d’adolescentes, Monster High rend l’identification plus facile. Les adolescent.e.s et jeunes adultes s’attachent plus facilement à ces protagonistes monstrueuses, qui font des erreurs et tentent de guérir d’un passé complexe. Les histoires sont telles que les fans scannent et recopient les journaux intimes, pour en faire des compilations disponibles sur internet. Je recommande une nouvelle fois la lecture des journaux, qui permet de réaliser l’ampleur du travail réalisé par l’équipe Monster High — et celui des fans, qui ont classifié les entrées de journaux par dates, par personnages rédacteur.ice, par personnage mentionné.e, par série de poupées. 

La complexité des personnages et des histoires cache également un autre aspect, prépondérant dans le succès de la marque : les nombreuses références à la culture populaire et aux histoires d’horreur qui nourrissent notre imaginaire. 

Comme son nom l’indique, Monster High met en scène des personnages monstrueux. La majorité des inspirations pour les protagonistes de la franchise figurent dans des films d’horreur, ou, parfois, des légendes et des éléments de folklore. Tout le monde connaît Dracula, Frankenstein, ou la momie. Ces personnages font partie de notre imagination, parfois de nos cauchemars, et figurent dans des romans, des films ou des jeux vidéos. En adaptant ces figures de la culture populaire pour les transformer en lycéen.ne.s, l’équipe de Monster High réalise un véritable tour de force. Sans totalement renier les origines horrifiques des protagonistes de la franchise, l’objectif est plutôt de les intégrer dans un monde où l’horreur n’est qu’une caractéristique normale, voire positive, de la vie quotidienne. Au lycée Monster High, il est tout à fait ordinaire d’avoir un parent monstrueux, d’être mort.e, de se nourrir de cerveaux, d’être composé.e de plusieurs morceaux de cadavre. 

Cet aspect horrifique déplaît fortement à certains parents lorsque la marque prend de l’ampleur, au point que Mattel reçoit de nombreuses plaintes au sujet de la nature monstrueuse de ses personnages. Selon ces pères et mères horrifié.e.s, les poupées sont terrifiantes et vont créer des cauchemars à leurs pauvres progénitures. À l’inverse, les adultes qui collectionnent les Monster High se réjouissent des idées de l’équipe de Mattel, qui ne cesse de réinventer des mythes et des histoires effrayantes pour les rendre plus contemporaines et parfois carrément humoristiques. 

L’horreur de Monster High, ne l’oublions pas, est destinée aux enfants. Tout est fait pour que les éléments véritablement effrayants soient gommés et ne deviennent que des blagues, ou des jeux de mots — à l’image des noms des personnages, ou encore des villes : New York devient Boo York, Paris devient Scaris, et ce n’est qu’une minuscule partie des inventions de Mattel. 


Quand j’ai découvert les Monster High, je n’ai pas été fascinée seulement par leur aspect monstrueux. En déballant Lagoona, et en empruntant Draculaura à ma soeur, j’ai avant tout regardé leurs vêtements. Les poupées portaient des tenues si audacieuses, colorées ou sombres, aux styles variés, parsemées de références à leur parent monstrueux, qu’il m’était impossible de ne pas être sensible au travail des designers de Monster High. Elles ressemblaient aux pop-stars des années 2000 dont je regardais les clips en boucle. Mini-jupes, talons hauts, piercings, résille, fausse fourrure, paillettes : les ingrédients parfaits pour nourrir une passion longue de plusieurs années — bien qu’à l’heure actuelle, il semblerait que je n’en sois toujours pas sortie. 

Les Monster High sont des « fashion dolls », c’est-à-dire que ce sont des poupées centrées sur la mode, dont le discours est orienté autour de la mode. Pour cette raison, Mattel sort des dizaines de poupées pour chaque personnage : chaque nouvelle édition porte une tenue différente, liée à un événement — souvent, un nouveau film, ou des épisodes animés. Par exemple, Frankie Stein, protagoniste de la franchise, est représentée par 34 poupées différentes en janvier 2015, et il faut donc imaginer que ce nombre a dû fortement augmenter depuis. Pour rendre la mode plus abordable chez les fans de la franchise, le fabricant créée également des « fashions packs », qui contiennent seulement une tenue entière, sans la poupée, et permettent de changer les vêtements de celles que nous possédions déjà. 

Le travail effectué pour la confection des tenues est, si je peux me permettre, monstrueux. Plus de dix ans après, les vêtements des poupées sont encore analysés sur des forums, des subreddits, des posts Instagram ou des vidéos Youtube. Chaque pièce est liée à l’histoire, aux origines, aux goûts et au caractère du personnage, mais aussi à des influences de mode très précises. Frankie, que je mentionnais un peu plus tôt, mais aussi Ghoulia Yelps, ont été inspirées par l’esthétique « scene », une sous-culture des années 2000 portée par les styles de musique emo et hardcore punk, caractérisée par des tee-shirt colorés, des coiffures que l’on reconnaît grâce à leur volume mais aussi les teintures en rayure, « racoon tails ». Les tenues de Draculaura sont un hommage à son héritage vampirique, mais aussi largement influencées par la mode d’Harajuku, et les esthétiques victoriens, « mall goth » et « romantic goth ». Lagoona, étudiante d’échange venue d’Australie, est la capitaine de l’équipe de natation et ses vêtements sont plutôt sportifs, vaguement surfeurs, bien qu’inspirés de la mode « gyaru » japonaise. 





(de gauche à droite : Clawdeen, Ghoulia, Frankie, Lagoona, Draculaura et Cleo)



En investissant autant dans la mode de leurs poupées, Mattel réussit le pari de l’originalité. Contrairement aux poupées Disney encore produites par le fabricant, ou les Barbies, qui ont des expressions innocentes, amicales, des longs cheveux blonds et des tenues aux tons pâles, les Monster High sont des « cool girls ». Leurs tenues sont plus courtes, affichent parfois des éléments carrément gores, leurs maquillages sont plus chargés, elles ne sourient pas. L’objectif n’est pas de se fondre dans la masse, mais justement de se démarquer.

À titre personnel, je peux dire sans m’avancer que les Monster High ont largement influencé mon style vestimentaire, mais aussi mes goûts. Je ne suis pas la seule : sur les réseaux sociaux, de nombreux.ses jeunes arborant un style alt le revendiquent : nous avons grandi avec les Monster High, les poupées gothiques, les « cool girls », et nous n’avons aucune envie d’entrer dans le moule. 


Cela m’amène à mon troisième et dernier point : si les Monster High ont été si populaires et le sont encore aujourd’hui, c’est également grâce aux messages que Mattel a diffusés avec la franchise. On le sait, nos dessins animés, livres, nos jouets, sont nos premiers intermédiaires avec un monde encore lointain. En 1967, le sociologue Donald W. Ball théorise que les jouets aident à construire les perceptions des enfants des normes sociales, identitaires, et de la réalité. Il détermine que les jouets sont des agents socialisateurs, qui deviennent de véritables modèles et acteurs des rôles sociaux. Les marques en sont bien conscientes : des géants tels que Disney tentent notamment de produire des représentations les plus positives possibles de différentes minorités afin de transmettre un nouveau discours aux jeunes audiences.

En créant Monster High, Mattel, nous l’avons vu, répond aux inquiétudes des parents : que faire quand les Barbie promeuvent la perfection et la conformité à tout prix ? Dans le lycée Monster High, où les étudiant.e.s sont né.e.s ou devenu.e.s des monstres, il n’est pas question d’être parfait.e. Il n’est surtout pas question d’être conforme et de ressembler aux autres. Au contraire, l’un des principaux slogans de la franchise, conçu par Garret Sander et son frère, est « Freaky just got fabulous » : le flippant, l’étrange, est devenu fabuleux. L’autre motto est « Be Yourself. Be Unique. Be a Monster » : Sois toi-même. Sois unique. Sois un monstre. 

En accompagnant ses poupées de tels discours, Mattel s’ancre stratégiquement dans sa génération : les slogans font écho à des lyrics de stars populaires telles que Lady Gaga, qui surnomme ses fans « ses petits monstres », et résonnent particulièrement dans une époque où le public commence à réaliser les dégâts que fait le harcèlement scolaire. Le marketing de la marque s’adresse potentiellement à des jeunes moins intégré.e.s, moins populaires, et leur fait cette promesse : tu es différent.e, mais c’est parce que tu es différent.e que tu es aussi cool. 

Ce message est diffusé à travers tous les médias de Monster High. Dans les films, les dessins animés, les personnages font souvent face à des situations où leurs différences sont de véritables atouts qui leur permettent de se sortir de certaines difficultés. À l’inverse, il arrive aussi que ces différences fassent partie du problème initial. Dans New Ghoul at School, le premier film animé de Monster High, Frankie décrit son arrivée au lycée. Les premiers jours sont difficiles et elle peine à se faire des ami.e.s. Elle tente d’abord de changer de comportement pour se fondre dans la masse : un soir, Lagoona lui conseille d’être simplement elle-même, car cela arrangera tout. En s’acceptant, Frankie devient amie avec Clawdeen et Draculaura, et parvient même à amadouer la lycéenne la plus populaire de l’établissement, Cleo. Dans le film animé Fright On, le transfert d’étudiant.e.s vampires et loups-garous au lycée Monster High réveille une haine vieille de centaines d’années entre les deux espèces. Draculaura et Clawd, une vampire et un loup-garou, finissent par être obnubilés par les messages discriminants véhiculés par leurs semblables et mettent fin à leur relation amoureuse. Pourtant, grâce à l’aide de leurs ami.e.s, iels réalisent qu’iels ne font que reproduire des schémas basés sur la peur et mettent fin aux affrontements entre espèces. Naturellement, ce ne sont que des exemples parmi d’autres, car le discours de Monster High est généralement similaire dans ses autres films, mais aussi les livres, les journaux des poupées, ou même les autres supports. 

D’autres thèmes similaires sont abordés dans la franchise : le harcèlement, le racisme, l’image du corps et de soi-même, le sexisme, le validisme, la corruption, la protection de l’environnement. Monster High ne raconte pas seulement l’histoire de la progéniture des monstres les plus célèbres de notre imaginaire : le fabricant utilise ce cadre comme théâtre de notre société contemporaine et comme une réponse potentielle à certains questionnements sociaux. Si les monstres peuvent s’accepter et s’aimer, pourquoi pas nous ? 

Monster High est aussi l’une des rares marques de poupées qui propose une première approche de diversité parmi les personnages. La génération 1 (2010-2015) de Monster High est une première étape, qui permet à Mattel de dévoiler des personnages variés : Clawdeen est afro-américaine, Cleo est égyptienne, Skelita est mexicaine, Jinafire est chinoise. Ces premières représentations de personnages racisés sont parfois remises en question par la communauté de fans, qui critique notamment des choix vestimentaires et physiques réducteurs, clichés, et manquant globalement de subtilité. Dans l’ensemble, la G1 ne met pas non plus les personnages queers en avant : bien que la majorité de ses protagonistes soient des femmes, leurs relations amoureuses n’ont lieu qu’avec la gente masculine.

C’est en partie pour cette raison que Mattel lance la génération 3 en 2022 — je parlerai de la génération 2 juste en dessous, bien qu’elle ne mérite pas vraiment d’être mentionnée. Ce « rebrand » de Monster High réutilise les personnages les plus célèbres : Draculaura, Frankie, Clawdeen, Cleo… en leur donnant de nouvelles caractéristiques, qu’elles concernent leur physique, leur caractère ou leur identité générale. Frankie, notamment, est non-binaire, et cette explication est parfaitement logique quand on prend en compte le fait que son corps est composé de morceaux de cadavres divers. Dans la storyline G3, iel se rapproche de Cleo, au point d’être en couple avec cette dernière. Clawdeen, en plus d’être afro-américaine, est également latina. Draculaura a des origines taïwanaises et tente d’équilibrer sa nature de vampire et ses pouvoirs de sorcière. La silhouette de sa poupée a également été modifiée : plus petite que les autres, Draculaura arbore également plus de formes. 

Naturellement, malgré les efforts de Mattel pour répondre aux inquiétudes des parents et créer une marque attrayante pour les jeunes adolescentes, les critiques de Monster High sont nombreuses. Je me rappelle bien de la réaction de mes parents, qui respectaient entièrement ma passion pour ces poupées mais ne comprenaient pas vraiment l’attrait que je leur portais. D’autres parents sont terrifié.e.s par l’arrivée de la marque dans les magasins : en plus de l’aspect horrifique, iels s'inquiètent des silhouettes des poupées, très maigres, qui encourageront probablement leurs filles à développer des TCA pour ressembler à leurs personnages préférés. Les tenues des Monster High sont également discutées : jugées trop courtes, vulgaires, elles pousseront sûrement les adolescentes à développer un style vestimentaire inapproprié. Pour cette raison, Mattel finit par développer la génération 2 : le visage des poupées est modifié, le maquillage est allégé, les tenues sont plus ordinaires, moins pailletées et la qualité générale est abaissée. Le résultat est simple : les ventes de Monster High chutent, car, il faut le rappeler, la transformation va à l’encontre de tout ce que la franchise défend. Rester soi-même, accepter ses différences et en faire des forces. Comme quoi, les équipes de Mattel auraient gagné à revoir New Ghoul at School et tirer des leçons des premiers jours compliqués de Frankie.

Je me rappelle avoir été très perplexe en voyant les nouveaux visages de Monster High : elles ont presque immédiatement cessé de m’intéresser. J’aimais leurs maquillages chargés, leurs tenues originales, leur passion pour la mode et leurs histoires complexes. Je n’ai développé aucun problème à cause de ces poupées : je n’ai jamais ressenti le besoin de leur ressembler car, même très jeune, j’avais compris qu’elles avaient un corps en plastique qu’il était impossible de reproduire — naturellement, j’ai été très heureuse de voir les efforts de Mattel de créer des silhouettes plus diversifiées pour la G3, car je sais à quel point il est important et bénéfique de jouer avec des poupées qui nous ressemblent. Il ne me semble pas non plus avoir tenté de remplacer mon style d’enfant pour des mini-jupes et des bottes à plateforme — je me suis contentée de les intégrer dans mes tenues d'adulte. Mais les Monster High ont été un élément essentiel dans la construction de mon identité de jeune femme : elles mélangeaient mon amour pour le fantastique et l’étrange avec celui pour la mode et le maquillage. 

Je sais bien que je n’ai pas été la seule. À l’heure actuelle, de nombreux jeunes adultes ont conservé un lien particulier avec la franchise. Certain.e.s collectionnent encore les poupées, d’autres continuent de regarder les films. Pour répondre à ce public adulte, qui a grandi avec la marque, Monster High a lancé les « skullectors », des poupées destinées au public collectionneur, plus chères, plus détaillées, et souvent tirées de films d’horreur très célèbres — on retrouve des poupées Chucky, Coraline, Edward aux mains d’argent, et bien d’autres encore. Récemment, pour répondre à la demande des fans, il y a également eu le lancement des « creeproductions » : Mattel a relancé la fabrication des anciennes collections de la G1, telles que les premières éditions de chaque poupées. Les stocks sont plus limités, mais il arrive encore que nous puissions tomber sur les boîtes de nos poupées préférées dans les magasins, comme pendant l’âge d’or de la franchise. Le facteur nostalgie est très important, et Mattel l’a bien compris. 

Qui sait, la folie Monster High pourrait bien se relancer ?

 

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 Sources 

Archive de tous les journaux intimes Monster High. https://monsterhighdiaries.tumblr.com/archive 

Danianese Woods, “Goth Barbies”: A Postmodern Multiperspective Analysis of Mattel’s Monster High MediaMattel’s Monster High Media, University of Southern Mississipi, 2019. https://aquila.usm.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2706&context=dissertations

Harper Yi, Dissecting the marketing strategy of Mattel's Monster High line, 2015. https://harperyi.com/monster-high-research 

Karen E. Wohlwend, "Ghouls, Dolls, and Girlhoods: Fashion and Horror at Monster High" dans Generation Z: Zombies, Popular Culture, and Educating Youthhttps://scholarworks.iu.edu/iuswrrest/api/core/bitstreams/8f60a386-faab-4b06-8c70-7debce3d2b93/content

Karen E. Wohlwend, Carmen L. Medina, Monster High: Converging Imaginaries of Girlhood in Tweens’ Digital Doll Play, dans R. Zaidi & J. Rowsell (Eds.), Literacy lives in transcultural times, 2017. https://www.researchgate.net/publication/321171476_Monster_High_Converging_Imaginaries_of_Girlhood_in_Tweens'_Digital_Doll_Play




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