Tout s'en va sauf les souvenirs
De mon enfance jusqu'à mes 25 ans, j'ai été cette personne qui gardait tout et ne voulait rien jeter. J'enfermais dans un énorme carton des souvenirs plus ou moins obscurs — des places de concert aux cartes postales en passant par le paquet de Seven Stars vide, trouvé dans la rue et conservé car il s'agit des cigarettes fumées par Nana Osaki (oui, c'est grave). Et il n'y avait pas que les boîtes à souvenirs. Je noircissais des pages et des pages pour me remémorer les moindres détails de vacances ou de moments partagés avec des personnes chères tout en remplissant allègrement mes disques durs de photos prises avec mon appareil numérique et d'arborescences de dossiers plus ou moins cryptiques.
Au fil des années et des événements, mon rapport aux archives a changé. Il se situe désormais quelque part entre l'effacement opportun et l'apaisement résigné. A présent, je suis capable de faire du tri dans mes affaires et dans ces fameuses boîtes à souvenirs mais revenir à mes archives digitales, qu'il s'agisse d'anciennes photos, playlists ou captures d'écran, m'est douloureux. Je repousse toujours à plus tard le tri de mes disques durs, sans savoir quoi faire de tous les fichiers qui grignotent ces vastes espaces de stockage.
Ce sont précisément ces derniers — photos, vidéos, captures d'écran diverses et variées, emails, SMS, etc — que j'ai envie de questionner dans ce texte en m'interrogeant sur ce qui les différencie des artefacts physiques, la place qu'ils occupent et des solutions de conservation potentielles. Pourquoi des archives digitales accumulées sur des disques durs roses ou argentés pèsent-elles parfois plus lourds que des boîtes à souvenirs remplies à ras-bord ? Comment les laisser partir ou, au contraire, leur accorder la place qu'elles méritent ?
Le texte qui suit est né de ces réflexions de personne privilégiée ayant accès à ses archives et à son passé, ce qui n'est pas le cas de celles et ceux qui sont victimes de guerres, de génocides, d'exil ou de catastrophes naturelles. Cet article ne prétend pas non plus résoudre quoi que ce soit mais donner un semblant de forme à des idées ou des sensations, en espérant trouver un semblant d'écho ailleurs.
Dans un texte publié sur le site de la Library Innovation Lab (Harvard), Rebecca Cremona, Kristi Mukk et Christopher Seltzer expliquent que l'on « pense souvent préserver des éléments tels que des emails, des messages et des fichiers simplement parce qu'on ne les supprime pas ». Or, « sauvegarder » n'équivaut pas à « se souvenir », comme le précisent les auteurices : nous avons toustes fait l'expérience de camera roll qui s'étalent sur plusieurs années, d'accumulation de captures d'écran jamais revues ou supprimées ou de transferts infinis de fichiers sur des disques dur. Ce dernier exemple est parlant car il donne l'impression d'avoir procédé à un tri alors qu'on a simplement déplacé le problème ailleurs, comme lorsqu'on enfouit des objets sous un lit ou dans un placard pour qu'ils cessent (en apparence) de prendre de la place. Cela n'empêche pas l'accumulation d'objets physiques d'être davantage quantifiable. Il faudra bien faire le ménage sous son lit ou trier ses cartons un jour — plus ou moins lointain — car l'espace intérieur n'est pas illimité. Le trop-plein est difficile à prendre en compte dans le cas du numérique car les données semblent flottantes et évanescentes — il n'y a qu'à penser aux cloud (« nuages »), ces systèmes de stockage digitaux dont le nom lui-même évoque une absence de tangibilité. Cette surcharge floue peut mener au digital hoarding¹ (« accumulation digitale »), auquel nous sommes toustes plus ou moins confronté·es à l'ère des espaces de stockage donnant l'impression d'être des box géants, dans lesquels nous pouvons accumuler des données à l'infini ou presque.
Cela nous ferait presque oublier que nous ne sommes jamais à l'abri d'un problème technique, d'une perte ou d'un piratage, mais aussi de la récupération constante de nos données par les LLMs et les GAFAM dans le cadre du capitalisme de surveillance². Utiliser les réseaux sociaux comme des bases d'archivage n'est donc pas la solution, précisément en raison de cette surveillance motivée par la récupération de nos données personnelles (posts, recherches, likes, etc), mais aussi parce que ces derniers ont déformé notre rapport à l'archivage puisqu'il est possible d'archiver le moment qu'on est en train de vivre par le biais d'une story ou d'un post. Cet archivage instantané paraît à la fois étrange et effrayant, comme si ce qu'on était en train de vivre était déjà passé, sans oublier que ces publications brouillent la frontière entre sphère publique et privée. Nos archives intimes contribuent ainsi à l'alimentation de nos persona sur les réseaux et deviennent un contenu comme un autre.
Selon Jacques Derrida, on ne peut pas être archiviste si l'on conserve tout. Loïc Bertrand rappelle que le philosophe définit « l'archivation » dans Trace et archive, image et art (INA, 2014) comme un procédé antérieur à l'archivage impliquant une « pulsion d'archive » :
Il n'y a pas d'archive sans destruction, on choisit, on ne peut pas tout garder. Là où on garderait tout, il n'y aurait pas d'archives. L'archive commence par la sélection et cette sélection est une violence. (...) cette archivation a déjà lieu dans l'inconscient. (...) On garde des tas de choses, on sélectionne et on détruit. Pour garder, justement, on détruit.
L'accumulation se situe donc à l'extrême opposé de l'archivage, en raison de son absence de processus de destruction donnant lieu à une sélection, plus ou moins consciente dans le cas de la psyché. Cette définition de Derrida — et son point de vue sur l'archive en général — ont bouleversé ma manière de considérer mes propres archives. J'ai compris que les photos, vidéos, messages ou captures d'écran que je pensais avoir conservé·es ne possédaient en réalité aucune existence concrète. Je me souviens de certain·es d'entre eux mais en l'absence d'un système de conservation établi, il m'est devenu impossible de les retrouver, au point de me demander si je ne les ai pas rêvé·es. Tout conserver sans distinction équivaut ainsi à ne rien garder avec soi, même si la violence résultant du processus de sélection se doit aussi d'être soulignée.
Reste maintenant à se demander comment construire un rapport plus ou moins apaisé avec nos archives digitales, que ce soit en acceptant leur effacement ou leur accordant une place digne de ce nom.
S'il n'existe évidemment aucune réponse figée à cette question — cette dernière dépendant avant tout de la personne qui se l'est posée — on peut commencer par se demander si nos archives digitales seraient susceptibles d'occuper la fonction de capsule temporelle. Ce type d'archivage fait justement partie des solutions mises en avant par Rebecca Cremona, Kristi Mukk et Christopher Seltzer, qui proposent de sélectionner dix objets physiques ou digitaux à conserver grâce à une série de questions, dont voici quelques exemples :
- « Quelle histoire ou sentiment veut-on préserver ? »
- « Quel sera [le] public [de la capsule temporelle] : futur soi, famille, futur·e cherchereuse, communauté plus large ? »
- « Quel(s) objet(s) nous manquerai(en)t le plus si les plateformes numériques ou les objets en question n'étaient plus accessibles ? (faites une liste) »
- « Est-ce que ces objets devraient être disponibles immédiatement ou au bout d'un certain temps ? »
Si faire le choix de conserver seulement dix objets peut amener à l'excès inverse (une forme extrême de minimalisme), ces questions peuvent néanmoins aider à effectuer un tri entre l'essentiel et le superflu, auquel on s'accroche parfois comme à un radeau fantôme. Elles permettent aussi d'avoir un perspective sur le long terme, et pas simplement d'une année à l'autre. Que nous évoqueront nos playlists mensuelles dans dix, vingt, cinquante ans ? Fera -t-on réellement la différence entre ce qui s'est passé au mois de février et de juillet 2026 si l'on a la (mal)chance d'arriver à l'âge vénérable de 87 ans ? Ces interrogations sont également applicables aux albums photos et aux vidéos dédiées à des vacances ou à des événements spécifiques, s'adressant davantage à la personne que nous sommes à l'instant T ou que nous serons dans un futur proche. Pour Loïc Bertrand, qui a étudié le rapport aux archives du compositeur Pierre Schaeffer dans son émission Le temps retrouvé (1952), notre appréhension d'un événement pourrait se diviser en trois temps distincts : l'instant où l'événement est vécu, avec toutes ses couleurs, sa sensorialité et sa saveur, avant que le « souvenir » (l'archive, qu'elle soit physique, orale ou matérielle) ne lui succède, laissant finalement place à un « fragment » dans un futur lointain.
Qu'il s'agisse d'un rire, d'une intro de morceau, d'un reste d'objet ou du pourpre d'un ciel enfermé dans un fichier jpg, ce fragment représente la trace ultime d'un événement qui devait pourtant résister à l'oubli et au passage du temps. Ce minuscule reste évoque le fameux adage persan « cela aussi passera », à la fois source de réconfort et de tristesse. En dépit de l'énergie que nous mettons dans notre lutte contre l'oubli, l'impermanence demeure une constante, y compris dans le domaine digital. Avoir conscience de la fragilité de nos espaces de stockage numériques, mais aussi du fait qu'ils ne sont pas toujours sûrs, permet aussi de nous aider à faire le tri et/ou à trouver de nouveaux endroits pour archiver nos précieux fichiers.
Et si l'on ne sait pas quoi faire de certains d'entre eux, il reste la solution de les transformer pour leur donner une nouvelle existence. Ce n'est pas un hasard si la manipulation d'archives sonores a donné naissance à la musique concrète³, dont Pierre Schaeffer est considéré comme le fondateur : comme le rappelle Loïc Bertrand, l'enregistrement « permet de produire un contenu original, en travaillant, découpant et modifiant les traces sonores enregistrées ou en y appliquant des procédures spécifiques ». En d'autres termes, l'utilisation d'archives existantes, dont certaines étaient destinées à être détruites, a donné naissance à un nouveau courant musical en transformant la notion même de musique — « L’Étude Pathétique » de Schaeffer consiste en un toussotement passé en boucle, par exemple. Selon Loïc Bertrand, c'est précisément cette répétition sous forme de boucle qui « condui[t] à une transformation de l'écoute ».
L'objectif n'est évidemment pas de toustes nous transformer en musicien·nes et expérimentateurices sonores mais de réaliser qu'il est possible de mêler nos archives digitales à de nouveaux projets, qu'il s'agisse de collages, d'affiches, de pochettes d'albums, d'illustrations, de morceaux ou de toutes autres démarches artistiques, qui n'ont pas forcément à sortir de nos disques durs ou de la sphère privée. Le simple fait de découper, de réagencer, d'isoler des fragments ou de les déformer est déjà libérateur en lui-même, car il ne faut pas oublier que nos archives nous permettent aussi de raconter notre histoire.
Dans la préface de The Ballad of Sexual Dependency, Nan Goldin explique ce qui l'a décidée à commencer la photographie à l'âge de 18 ans. Loin d'être une simple manière de documenter son quotidien et d'en garder une trace, la photographie est un outil de réappropriation pour Nan Goldin. Une manière de convoquer Barbara Holly, sa grande sœur disparue, et de donner une trace à cette dernière mais aussi de façonner peu à peu sa propre vision d'elle-même, sans que personne d'autre ne le fasse à sa place :
En quittant ma famille, en me recréant, j'ai perdu le véritable souvenir de ma sœur. Je me souviens de ma propre version d'elle, des choses qu'elle a dites, des choses qui comptaient pour moi chez elle. Mais je ne me souviens pas de qui elle était de façon tangible, de sa présence, de l'apparence de ses yeux, du ton de sa voix. Je ne veux plus jamais avoir à dépendre de la version de [mon] histoire vue par d'autres. Je ne veux plus jamais perdre le vrai souvenir de qui que ce soit.
Il semble difficile de mettre un point final à un article destiné à demeurer infini, précisément parce que les moyens d'archivage et de conservation évoluent en permanence, tout comme nos conceptions collectives et individuelles des archives. La soi-disant évanescence du digital ne doit cependant pas nous faire oublier la dimension à la fois intime et politique des propos de Nan Goldin. Dans un contexte politique gangréné par le négationnisme et la réécriture du passé par l'extrême-droite, nos mémoires, nos archives et nos histoires demeurent nos biens les plus précieux.
¹ Variante digitale de la syllogomanie (hoarding), un trouble caractérisé par l'accumulation d'objets dans son espace intérieur, pouvant plus ou moins interférer avec le quotidien et les habitudes de la personne concernée.
² L'expression capitalisme de surveillance a été employée pour la première fois par John Bellamy Foster et Robert McChesney dans la Monthly Review en 2014 et rendue célèbre grâce à l'essai L'Âge du Capitalisme de Surveillance (Zulma, 2020 pour la traduction française) de Shoshana Zuboff.
Voir aussi Pencolé, Marc-Antoine. « Trois théories du capitalisme de surveillance : contrôle, exploitation, reproduction ».
Réseaux,
2024/3 N° 245,
2024 et l'article « Les systèmes d'IA sont-ils compatibles avec la protection des données ? » d'Hubert Guillaud (Dans les algorithmes, 26 mars 2026).
³ La musique concrète refuse la distinction entre bruits et sons. Pierre Schaeffer la définit précisément comme « un collage et un assemblage sur bande magnétique de sons pré-enregistrés à partir de matériaux sonores variés et concrets » (« Musique concrète », Universalis).
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Sources
Bertrand, Loïc. « Le murmure de l'archive ». Filigrane, 2024/1 N°29, 2024.
Chabin, Marie-Anne. « Archive(s) et archivage(s) ». Signata, 2021/1 N°12, 2021.
Cremona, Rebecca. Mukk, Kristi. Seltzer, Christopher. « Live and Let Die: Rethinking Personal Digital Archiving, Memory, and Forgetting Through a Library Lens ». Library Innovation Lab Blog, 20 août 2025, Harvard.

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